Chaque année, à mon premier cours sur l’exercice et la douleur à l’Université de Montréal, je raconte la même histoire. Celle d’un garçon de 16 ans dont un médecin a prédit qu’il ne recouvrerait jamais l’usage complet de ses mains. Ce garçon a osé ignorer ce médecin. En fait, il osera toute sa vie, et c’est ce qui le rendra célèbre.
Cette histoire, je ne l’ai pas trouvée dans un manuel de kinésiologie. Je l’ai trouvée dans les dossiers médicaux secrets d’un président des États-Unis.
Ce garçon s’appelait Hans Kraus. Et ce qu’il a compris à 16 ans, blessé sur une paroi rocheuse en Autriche, allait changer à jamais la façon dont on soigne le dos.
Été 1921. Hans Kraus a 16 ans. Il escalade une paroi rocheuse en Autriche avec son ami Marcus. Marcus chute. Il meurt. Kraus tente de retenir la corde. La corde lui lacère les paumes jusqu’à l’os.
Le médecin local examine les mains et prononce sa sentence : «Vous ne recouvrerez jamais l’usage complet de vos mains.»
Ce jour-là, Kraus hérite de deux douleurs. La première est physique : ses mains, qui mettront des semaines à guérir. La seconde est morale : n’avoir pu retenir Marcus. Celle-là ne le quittera jamais.
Les jours suivants, rentré chez lui, il remplit un bassin d’eau chaude. Il commence à bouger ses doigts.
Le médecin n’avait pas seulement eu tort. Il avait fait ce qu’on ne devrait jamais faire en réadaptation : fermer la porte.
Kraus, lui, l’a rouverte. Il retrouve l’usage complet de ses mains. Il récupère, il se remet au sport, il retourne à la montagne.
Dans les années qui suivent, il devient l’un des grimpeurs les plus accomplis de sa génération. Il escalade dans les Alpes et les Dolomites des voies que peu osent tenter. À la fin de sa vie, on le connaîtra autant comme alpiniste d’exception que comme médecin.
Car entre-temps, Kraus a choisi la médecine. Il entreprend ses études et devient orthopédiste, c’est-à-dire chirurgien des os, des muscles et du mouvement. Et un chirurgien opère avec ses mains.
Kraus arrive à New York en 1938, fuyant l’Autriche nazie. Il rejoint l’équipe de Columbia-Presbyterian Hospital. Là, avec ses collègues, il examine 3 000 patients souffrant de lombalgie.
Sa conclusion est radicale : chez la majorité de ses patients, la douleur n’est pas due à une lésion grave de la colonne. Elle est surtout associée à des muscles faibles, raides et insuffisamment entraînés.
Pas de hernie. Pas de dégénérescence. Des muscles.
La médecine l’ignore.
Mais Kraus, lui, ne lâche pas. Pendant que ses confrères prescrivent le repos, le plâtre et le bistouri, il affine l’idée inverse : et si la solution n’était pas d’immobiliser le corps, mais de le remettre en mouvement? Exactement ce qu’il avait fait lui-même, à 16 ans, les doigts dans l’eau chaude.
Il met au point des programmes d’exercices pour renforcer et assouplir les muscles négligés. À une époque où le repos est roi, oser prescrire le mouvement est proprement hérétique. C’est pourtant là, dans la réadaptation par l’exercice, que se trouve l’œuvre de sa vie.
Pour démontrer son intuition, Kraus met au point, avec sa collègue Sonja Weber, un test tout simple : six mouvements pour évaluer la force et la souplesse des muscles qui tiennent le corps debout. C’est le test Kraus-Weber. Appliqué ensuite à grande échelle avec Bonnie Prudden, à des milliers d’enfants des deux côtés de l’Atlantique, il livre un constat inquiétant : près de 57 % des petits Américains échouent à au moins une épreuve, contre à peine 8 % des Européens.
En 1955, ces chiffres remontent jusqu’au bureau du président Eisenhower. La presse parlera du «rapport qui a choqué le président». De là naîtra le premier grand programme fédéral de mise en forme de la jeunesse américaine.
Kraus n’avait pas seulement soigné des dos. Il venait de placer un pays tout entier devant son inactivité.
Rien n’y fait. En privé, le président se déplace parfois avec des béquilles. Sa douleur est un secret d’État : un président qui souffre est un président qu’on croit faible.
Sa médecin officielle, la docteure Janet Travell, le soulage à coups d’injections de procaïne. Mais la douleur revient toujours. Dans les coulisses, l’amiral Burkley, médecin de la Maison-Blanche, prend les choses en main. Il fait venir en secret un médecin new-yorkais à la réputation d’hérétique : Hans Kraus. Travell est écartée.
Le diagnostic de Kraus est fidèle à toute son œuvre : les muscles du président sont faibles et raides. Trop de repos, pas assez de mouvement. Là où l’on avait tout tenté, le bistouri comme la seringue, il ose l’inverse : des exercices. Renforcer. Assouplir. Bouger. On aménage même une salle d’exercice près de la piscine présidentielle.
Kennedy s’astreint au programme. Et il change. Au printemps 1963, il se dit aussi bien qu’il ne l’a jamais été. Il recommence à jouer au golf. Il peut de nouveau soulever ses enfants.
Le président des États-Unis avait été soigné non par un scalpel, mais par le mouvement.
Hans Kraus n’a pas vu, de son vivant, la médecine lui donner pleinement raison. Elle a fini par le faire.
Ce qui passait pour une hérésie est aujourd’hui la norme. Devant un mal de dos, les recommandations médicales du monde entier tiennent désormais le même discours : ne restez pas couché, bougez, renforcez, remettez le corps en mouvement. Le repos, jadis roi, est devenu le mauvais conseil. Kraus avait un demi-siècle d’avance.
À 90 ans, quelques semaines avant sa mort, Hans Kraus prononça ces mots : «Je suis en paix. Je sais que j’ai aidé beaucoup de gens qui autrement auraient eu à endurer leur douleur.»
Une vie réussie. Une vie qui, au bout du compte, avait eu un sens : elle avait été tout entière consacrée aux autres.
Sartre avait écrit que l’enfer, c’est les autres. Kraus, lui, prouvait le contraire. Les autres n’avaient pas été son enfer. Ils avaient été le sens même de sa vie.
Ces mains qu’un médecin avait condamnées à l’inutilité, un soir d’été 1921 sur une paroi autrichienne, n’avaient pas pu retenir Marcus. Mais elles avaient soulagé des milliers d’autres. Elles avaient redonné la liberté de mouvement au président des États-Unis.
Marcus n’avait pas pu être sauvé. Kraus, lui, passa le reste de sa vie à sauver ceux qui pouvaient encore l’être.
Dans ma bibliothèque
Susan E. B. Schwartz, «JFK’s Secret Doctor: The Remarkable Life of Medical Pioneer and Legendary Rock Climber Hans Kraus» (2016, en anglais) : la biographie de référence, qui suit Kraus de la paroi autrichienne jusqu’aux couloirs de la Maison-Blanche.
Hans Kraus, «Backache, Stress and Tension» (1965, en anglais) : le livre où Kraus expose lui-même sa méthode, point de départ de tout ce qu’on enseigne aujourd’hui.
Robert Dallek, «An Unfinished Life: John F. Kennedy, 1917-1963» (2003, en anglais) : la biographie qui a levé le voile sur l’ampleur réelle des souffrances physiques du président.
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