Le chirurgien qui a voulu se rompre le tendon, et qui l’a guéri
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Octobre 1978. J’ai quinze ans. Je vois Rocky pour la première fois, à la télé.
Le lendemain matin, cinq heures trente, je suis dehors.
J’ai tout fait comme lui. Le cadran. La radio. Les cinq œufs crus dans un verre, avalés d’un coup au-dessus de l’évier. Puis dehors, dans le noir, faire le tour de quelques rues de mon village.
Je n’ai pratiquement pas arrêté depuis.
Sauf pour les œufs.
Une seule chose, en quarante-huit ans, a réussi à m’arrêter à quelques reprises.
Une douleur légère, juste au-dessus du talon, qui apparaît progressivement.
La plupart du temps, je pratique alors un art que j’ai perfectionné avec les années : le déni.
C’est temporaire. Ça va passer.
Et quand le déni ne suffit plus, j’intellectualise. C’est le privilège du métier : artéfact du système somatosensoriel périphérique. Traduction : un faux signal, rien de grave.
Quelquefois, c’est vrai. La douleur se dilue quelque part dans la course, et je rentre chez moi sans y avoir repensé.
Quelquefois, non.
Alors j’arrête de courir. Une semaine. Deux. Parfois trois. Le temps de calmer les choses, de renforcer mon mollet, puis de reprendre progressivement.
Avec les années, j’ai donc appris à négocier avec ce tendon : parfois continuer, parfois céder du terrain, mais toujours chercher la bonne dose.
En 1993, dans le nord de la Suède, un autre coureur aux prises avec le même tendon va découvrir cette idée d’une tout autre manière.
Lui ne va pas chercher à le ménager.
Il va chercher à le pousser jusqu’au point de rupture.
Un homme sur une marche
Umeå, nord de la Suède, 1993. Une ville universitaire à six cents kilomètres au nord de Stockholm, où l’hiver dure la moitié de l’année.
Håkan Alfredson est un jeune chirurgien orthopédiste. Il court beaucoup.
Mais ce matin-là, il ne court pas.
Il monte sur le bord d’une marche, laisse descendre lentement son talon dans le vide, puis remonte en s’aidant de l’autre jambe. Un exercice qui sollicite les deux muscles du mollet, dont les tendons convergent pour former le tendon d’Achille.
Il a mal. Ça fait des mois. Une tendinopathie s’est installée au milieu de son tendon d’Achille. Au début, il a continué à courir. Maintenant, il ne court plus.
Trois séries de quinze répétitions.
Et il recommence le soir. Sept jours sur sept. Quand ça devient trop facile, il ajoute du poids dans un sac à dos.
Rien de tout ça n’est un traitement.
Håkan Alfredson n’essaie pas de guérir son tendon.
Il essaie de le rompre.
Pourquoi un chirurgien voudrait rompre son tendon
Parce qu’il en a assez, et parce qu’on lui a dit non.
À l’époque, une tendinopathie d’Achille qui résiste à tout finit sur une table d’opération : on ouvre, on gratte le tissu abîmé, on referme. Alfredson le sait mieux que personne. Il demande à être opéré.
Son supérieur refuse. Les motifs sont d’une banalité totale : le cas n’est pas assez grave, et la clinique déborde. Il y a des gens qui ont plus besoin du bloc opératoire qu’un jeune médecin qui voudrait recourir.
Alors Alfredson raisonne à l’envers, avec une logique imparable. Si son tendon n’est pas assez abîmé pour justifier une chirurgie, il va l’abîmer davantage. S’il arrive à le rompre complètement, plus personne ne pourra lui refuser le bloc.
Il se met donc à le charger lourdement, dans la douleur, délibérément. Bien au-delà de tout ce qu’on prescrivait alors à un tendon douloureux, quand la consigne était le repos, la glace, les anti-inflammatoires et les semelles.
Et il attend la rupture.
Le tendon ne rompt pas.
Il guérit. Quatre à cinq semaines plus tard, Alfredson court de nouveau, sans douleur. Il n’aura jamais sa chirurgie : il n’en a plus besoin.
Le tendon qui l’empêchait de courir vient de lui montrer comment le réadapter.
Quinze contre quinze
N’importe qui d’autre aurait raconté ça à ses amis et serait passé à autre chose. Alfredson est chercheur : il en fait une étude.
Il recrute quinze athlètes récréatifs (douze hommes, trois femmes, âge moyen quarante-quatre ans) avec une tendinopathie chronique du corps du tendon d’Achille. Tous ont échoué au traitement conventionnel. Tous sont sur la liste d’attente chirurgicale.
Il leur fait faire ce qu’il s’était fait à lui-même, en version structurée. Douze semaines. Sur le bord d’une marche, trois séries de quinze genou tendu, puis trois séries de quinze genou fléchi. Quatre-vingt-dix répétitions par séance. Deux séances par jour, sept jours sur sept. Cent quatre-vingts répétitions par jour. Et une consigne qui heurtait tout ce qui se disait alors : la douleur pendant l’exercice est acceptable. Quand l’exercice cesse de faire mal, on ajoute du poids.
Le groupe de comparaison, quinze patients de même diagnostic, reçoit le traitement standard de 1998 : repos, anti-inflammatoires, orthèses, physiothérapie.
À douze semaines.
Groupe exercice : les quinze sont retournés à leur niveau de course d’avant la blessure. Douleur nettement réduite, force du mollet récupérée. Aucun n’a eu besoin de la chirurgie.
Groupe repos : aucun succès. Les quinze ont été opérés.
L’article paraît dans l’American Journal of Sports Medicine en 1998. Le « protocole d’Alfredson » s’enseigne aujourd’hui partout sur la planète.
Deux choses honnêtes à dire là-dessus, parce que je préfère que vous les entendiez de moi.
La première. Trente patients, pas de tirage au sort, personne à l’aveugle : cette étude ne passerait pas telle quelle aujourd’hui. Ce qui rend le message solide, c’est le quart de siècle de travaux qui l’a suivie et qui a confirmé la ligne de fond : le tendon répond à la charge, et le repos ne le répare pas.
La deuxième. Pendant vingt ans, on a conclu que l’excentrique (la descente lente, le freinage) était supérieur aux autres façons de charger. Ça n’a jamais été démontré : les protocoles de charge lourde et lente donnent des résultats équivalents, et ils sont souvent mieux tolérés.
Ce que l’étude d’Alfredson démontre, ce n’est pas que le freinage bat la montée.
C’est que l’exercice bat le repos.
Le mot qui prescrit le mauvais traitement
Maintenant, le vrai adversaire de ce billet. Ce n’est ni la peur ni le découragement. C’est un mot.
Tendinite.
Le suffixe -ite veut dire inflammation. Laryngite, appendicite, arthrite. Et le mot ne fait pas que décrire : il porte son traitement en lui. S’il y a de l’inflammation, il faut du repos, de la glace, des anti-inflammatoires, et une injection si ça ne passe pas. Le patient l’applique. L’entourage le confirme. Parfois le professionnel aussi.
Sauf que lorsqu’on ouvre un tendon douloureux chronique, on ne trouve pas ou presque pas de cellules inflammatoires.
On trouve du collagène désorganisé. Une matrice modifiée. Des vaisseaux et des terminaisons nerveuses qui n’ont rien à faire là. Un tissu qui a mal répondu à ce qu’on lui a demandé. Pas un tissu en feu.
C’est pour ça que l’article de 1998 parle de tendinose, et que le terme retenu aujourd’hui est tendinopathie : un tendon qui va mal, sans présumer de la raison.
Ce n’est pas une chicane de vocabulaire. C’est la première intervention du traitement.
Parce qu’un mot faux prescrit un traitement faux. Et celui-là prescrit exactement le contraire de ce qu’il faut faire.
Ce qu’est vraiment un tendon qui fait mal
Deux minutes de biologie, et on passe à la suite.
Un tendon, c’est ce qui attache le muscle à l’os. Votre tendon d’Achille relie les muscles de votre mollet à votre talon : c’est le cordon dur qu’on sent sous la peau, juste au-dessus du talon. Il est fait de collagène, des fibres alignées comme les torons d’un câble, et c’est cet alignement qui fait sa force.
Ce collagène est fabriqué sur place, en continu, par des cellules qui vivent dans le tendon : les ténocytes.
Ils ne font pas que fabriquer du collagène. Ils en démontent aussi, en permanence. À tout moment, dans votre tendon, il y a une balance entre ce qui se construit et ce qui se dégrade.
Ce sont les forces mécaniques qui donnent l’ordre. Quand vous tirez sur le tendon, les ténocytes le sentent, et cette tension devient un signal chimique qui leur dit d’en fabriquer davantage, et mieux aligné. C’est le seul langage que le tendon comprend.
Un tendon douloureux chronique, c’est un tendon où cette balance a basculé du mauvais bord, souvent à la suite d’une surcharge, et pas nécessairement d’un exploit sportif. Presque toujours, on trouve un changement récent : une reprise après un arrêt, un nouvel outil, un déménagement, une paire de chaussures, une prise de poids, une perte de poids rapide (qui emporte du muscle).
La question que je pose systématiquement à mes patients : « Qu’est-ce qui a changé dans les deux à six semaines avant que ça commence ? »
Il y a presque toujours une réponse.
Pourquoi le repos ne répare rien
Vous voyez déjà venir la suite.
Si le tendon ne se reconstruit que sous tension, alors retirer la tension ne lui donne pas une chance de guérir. Ça lui retire le seul signal auquel il répond.
Et ce n’est pas lent. Le catabolisme du collagène, la démolition, s’accélère dans les douze à vingt-quatre heures suivant la mise au repos. Le tendon perd de l’eau, ses fibres se désorganisent, elles se réalignent moins bien.
À partir de là, la spirale s’installe, et elle est cruelle parce qu’elle est logique.
Le tendon s’affaiblit. Un tendon plus faible tolère moins de charge. Les mêmes gestes ordinaires (descendre l’escalier, porter l’épicerie) lui coûtent donc plus cher qu’avant. La douleur augmente. Et comme la douleur augmente, on se protège davantage.
L’affaiblissement d’un tendon n’est pas seulement une perte de force. C’est un amplificateur de douleur.
Ce qui veut dire que renforcer un tendon n’est pas un objectif de performance qu’on se donne une fois que ça va mieux. C’est le traitement de la douleur elle-même.
La personne qui s’est reposée six mois n’a pas donné une chance à son tendon. Elle lui a retiré son seul traitement pendant six mois.
Mais attention : ce billet ne dit pas « forcez »
Lisez ce passage deux fois.
Je viens de vous raconter l’histoire d’un homme qui chargeait volontairement dans la douleur, tous les jours, en espérant se rompre le tendon. Si vous sortez d’ici avec l’idée qu’il faut serrer les dents et pousser, je vous aurai fait plus de tort que de bien.
Alfredson n’était pas courageux. Il a été chanceux. La différence entre lui et un homme qui se retrouve avec un tendon rompu, ce n’est pas le caractère : c’est la dose. Et la dose, il l’a eue par accident.
Moi, je ne l’ai pas eue par accident. Je l’ai eue par usure. Quarante-huit ans à apprendre à lire une petite douleur au-dessus du talon, en me trompant, en arrêtant une semaine, deux, parfois trois, et en recommençant.
Vous n’avez besoin ni de sa chance ni de mes quarante-huit ans. Vous avez deux repères.
Le premier gouverne la séance : le PID (point d’inflexion de la douleur). Ce n’est pas la douleur zéro, et ce n’est pas la douleur endurée. C’est le point précis où ça se met à monter plus franchement. Vous ne le dépassez pas. Vous n’arrêtez pas pour autant : vous réduisez l’amplitude du mouvement, et si ça ne suffit pas, la charge. Le PID passe avant la charge, avant les répétitions, avant ce qui est écrit sur la feuille.
Et notez bien : le PID n’est pas une interdiction de sentir quelque chose. En tendinopathie, ce serait même une mauvaise consigne. Sentir son tendon pendant l’exercice n’est pas un signal de danger.
Le second gouverne la progression : le lendemain matin.
Voici le critère, et c’est celui que vous devez retenir de tout ce texte si vous n’en retenez qu’un :
Le lendemain matin, votre douleur doit être revenue à son niveau habituel. Si elle y est revenue, la séance était bien dosée, même si vous avez senti quelque chose pendant l’exercice. Si elle est encore plus haute vingt-quatre heures plus tard, la dose était trop forte. On réduit la prochaine fois.
Le PID gère la séance en temps réel. Les vingt-quatre heures gèrent la suite. Les deux ensemble ferment la porte aux deux erreurs opposées : celle de l’évitant, qui n’en fait pas assez et se déconditionne, et celle du persistant, qui en fait trop au mauvais moment et entretient sa douleur.
C’est exactement là qu’est la différence entre charger un tendon et forcer dessus.
On dose par la douleur. On n’arrête pas.
Deux pièges qui font échouer des programmes parfaits
Le premier : l’étirement.
C’est le réflexe numéro un, et c’est souvent une erreur. Là où le tendon passe sur un relief osseux ou s’attache à l’os, il subit aussi de la compression. La tension, il la supporte, c’est son métier. La compression, non. Et étirer, c’est appliquer la tension exactement là où il est déjà écrasé contre l’os.
L’amplitude ne se regagne pas en étirant. Elle se regagne en renforçant.
Le deuxième : le mauvais exercice au bon endroit.
Le protocole d’Alfredson, le talon qui descend sous le niveau de la marche, vise le corps du tendon, deux à sept centimètres au-dessus du talon. Appliqué à une atteinte à l’insertion, sur l’os du talon lui-même, il échoue souvent. Pourquoi ? Parce que descendre le talon sous la marche écrase le tendon contre l’os. Charge de traction parfaite, position d’écrasement désastreuse.
C’est vrai partout, pas seulement à l’Achille. À la hanche, croiser les jambes et dormir sur le côté sans coussin entre les genoux comprime les tendons fessiers. À la fesse, la position assise prolongée sur une surface dure comprime les ischio-jambiers. À l’épaule, le travail au-dessus de la tête comprime la coiffe.
La règle : en atteinte d’insertion, on réduit d’abord la compression, et seulement ensuite on dose la charge. Un programme parfait dans une mauvaise position n’avance pas.
Le temps, et pourquoi il faut vous le dire tout de suite
Et voici ce qu’on ne vous dit presque jamais.
Ce sera long.
Le tendon est un tissu peu vascularisé. Il s’adapte beaucoup plus lentement que le muscle. Les protocoles de référence durent douze semaines au minimum.
Comptez trois mois de programme structuré. Comptez plus si ça dure depuis des années.
Et pendant ces trois mois, la douleur va fluctuer. Il y aura de bonnes semaines et des semaines moins bonnes. Une fluctuation n’est pas une rechute.
Je vous dis ça pour une raison précise. La personne qui abandonne à trois semaines en concluant que « ça ne marche pas » n’a pas essayé le traitement et échoué. Elle a arrêté avant que le traitement commence à agir. Elle repart avec une preuve de plus que rien ne fonctionne. Et cette preuve-là est fausse.
C’est le plus banal des échecs, et le plus évitable.
Le raccourci qui coûte cher
Parlons de l’infiltration de cortisone, parce que quelqu’un va vous la proposer, ou l’a déjà fait.
Elle fonctionne. À court terme, elle soulage franchement, et il n’y a pas lieu de le nier.
Mais quand on suit les gens plus longtemps, l’image change. Dans l’épicondylalgie, le fameux « tennis elbow », la grande revue publiée dans The Lancet en 2010 est claire : à moyen et long terme, les gens infiltrés vont moins bien que ceux qui n’ont rien reçu du tout, avec plus de récidives.
Et là où on a comparé les trois options directement, le portrait est net. Dans un essai sur la tendinopathie de la hanche publié en 2018 : à huit semaines, éducation et exercice donnent 77 % de succès, l’infiltration 59 %, ne rien faire 29 %. À un an : 79 %, 58 %, 52 %. L’exercice gagne aux deux temps de mesure, et l’avantage de l’infiltration sur l’abstention s’efface avec le temps.
Alors non, il ne faut pas diaboliser l’infiltration. Elle peut ouvrir une fenêtre de soulagement chez quelqu’un que la douleur bloque complètement, et permettre d’amorcer la charge.
Mais il faut comprendre ce qu’elle est. Elle achète du temps ; elle ne soigne pas.
Ce qui détermine où vous serez dans un an, ce n’est pas l’injection. C’est ce que vous aurez fait de la fenêtre qu’elle vous ouvre. Il y a un délai à respecter avant de recharger le tendon, et c’est votre kinésiologue qui le fixe, selon votre âge et vos autres conditions de santé. Ensuite, les exercices se font pendant le soulagement. Pas après.
Ce que devrait contenir votre programme
Ce n’est pas une prescription. C’est de quoi reconnaître un bon programme quand on vous en proposera un.
Un seul cadran, toujours le même : le PID. Il passe avant la charge, les séries, les répétitions et l’amplitude. Et il s’applique aussi dans la vie de tous les jours, pas seulement à l’entraînement.
Trois temps, dans cet ordre. On isole d’abord le tendon, dans le secteur qui ne fait pas mal : pas de mouvements compliqués, on le cible très lentement, avec beaucoup de contrôle. On le combine ensuite aux muscles qui travaillent avec lui. On termine par les gestes de votre vie de tous les jours. Et quand ça fait mal, on ne coupe pas la charge en premier : on réduit l’amplitude, puis on regagne du terrain séance après séance.
Aller chercher la force, ensuite. C’est le cœur du traitement. Un tendon plus fort tolère plus de charge, donc chaque geste ordinaire lui coûte proportionnellement moins cher, et fait moins mal. Le type de contraction importe moins qu’on l’a cru : ce qui compte, c’est une charge suffisante, régulière et progressive. Variez.
Corriger les positions de compression avant tout le reste, si votre atteinte est à une insertion. La façon dont vous vous assoyez, dont vous dormez et dont vous travaillez fait parfois la moitié du traitement, et elle se fait hors séance.
N’étirez pas le tendon.
Et gardez une séance par semaine, après. C’est la partie que tout le monde saute une fois que ça ne fait plus mal. Le premier facteur de risque de tendinopathie, c’est d’en avoir déjà eu une. Une séance de maintien par semaine suffit à réduire nettement le risque de récidive. Pour ne pas refaire les trois mois.
Deux matins
Umeå, un matin de 1993. Un jeune chirurgien monte sur le bord d’une marche pour se détruire un tendon, parce qu’un patron débordé lui a dit non.
Il s’est trompé sur à peu près tout. Sur ce qu’il faisait, sur ce qui allait arriver, et sur la raison pour laquelle ça marchait.
Il n’a pas eu tort sur le geste.
Ce n’est pas la témérité qui l’a guéri. La témérité, elle, aurait très bien pu lui coûter son tendon. C’est la charge. Le seul signal auquel un tendon répond, appliqué pour la mauvaise raison, par le mauvais moyen, avec la mauvaise intention.
Un autre matin, quinze ans plus tôt, dans un village du Québec. Un gars de quinze ans sort de chez lui à cinq heures trente parce qu’il a vu un film la veille, avec cinq œufs crus sur l’estomac et pas la moindre idée de ce qu’il fait.
Celui-là aura mis quarante-huit ans à apprendre à lire une petite douleur au-dessus du talon. Alfredson, lui, n’a jamais eu à l’apprendre : il est tombé sur la bonne dose du premier coup.
L’un a eu du temps. L’autre a eu de la chance.
Vous n’avez besoin ni de l’un ni de l’autre. Vous savez ce qu’aucun des deux ne savait : que ce n’est pas une inflammation. Que le repos ne répare rien. Que ça prend trois mois. Et qu’un lendemain matin tranquille veut dire que la dose était bonne.
C’est tout ce que la chance et le temps faisaient à notre place.
Alfredson est monté sur cette marche pour en finir.
Il en est redescendu avec le traitement.
L’histoire, Alfredson l’a racontée lui-même, et il a admis qu’elle s’était un peu simplifiée avec les années. Ce qu’il en a fait ensuite, en revanche, est documenté. Il a poursuivi ses travaux sur les vaisseaux et les nerfs qui envahissent le tendon douloureux, a développé des techniques ciblant ces vaisseaux, et dirige aujourd’hui une clinique spécialisée en tendinopathie en Suède. Le refus d’un patron débordé, un matin de 1993, aura produit l’un des protocoles les plus enseignés de la réadaptation musculosquelettique.
Vous connaissez quelqu’un qui vit avec la douleur chronique ?
Parfois, un seul article au bon moment peut tout changer.
Transmettez-le.
Pour aller plus loin
Alfredson, H., Pietilä, T., Jonsson, P., & Lorentzon, R. (1998). Heavy-load eccentric calf muscle training for the treatment of chronic Achilles tendinosis. American Journal of Sports Medicine, 26(3), 360-366.
Beyer, R., Kongsgaard, M., Hougs Kjær, B., et coll. (2015). Heavy slow resistance versus eccentric training as treatment for Achilles tendinopathy. American Journal of Sports Medicine, 43(7), 1704-1711.
Cook, J.L., & Purdam, C.R. (2009). A continuum model of tendon pathology: is it time to change? British Journal of Sports Medicine, 43(6), 409-416.
Cook, J.L., & Purdam, C.R. (2012). Is compressive load a factor in the development of tendinopathy? British Journal of Sports Medicine, 46(3), 163-168.
Coombes, B.K., Bisset, L., & Vicenzino, B. (2010). Efficacy and safety of corticosteroid injections and other injections for management of tendinopathy. The Lancet, 376(9754), 1751-1767.
Mellor, R., Bennell, K., Grimaldi, A., et coll. (2018). Education plus exercise versus corticosteroid injection use versus a wait and see approach on global outcome and pain from gluteal tendinopathy. BMJ, 361, k1662.







